BARBARA
HELLY – Thesis, pages 311-313
(The
Covcenant, de James Michener, un roman populaire americain sur
l'histoire de l'Afrique du Sud. Universite Rennes II – Haute
Bretagne, UFR d'Anglais, September 2001)
. . . Aussi prometteuse que cette tentative ait pu paraître,
elle n'est restée
qu'au
stade de brouillon partiellement rédigé. Uys n'a
pu mener à terme son
projet,
sans doute pour plusieurs raisons. La plus importante est que
L'Alliance a
occupé
une part considérable du marché et que les éditeurs
n'ont pas jugé bon de
concurrencer
ce produit rentable par un autre, peut-être complémentaire,
ou
contradictoire
par endroit, mais dont ils n'avaient pas l'assurance qu'il allait
réussir
à gagner son public. Uys a finalement abandonné-
l'idée d'écrire ce
roman
pour choisir une aventure littéraire radicalement différente.
Il a choisi de
conter,
à la manière de Michener, l'histoire du Brésil.
Ce projet a pu voir le jour
et
cinq années de difficile labeur, de doutes et difficultés
morales et financières
plus
tard, Brazil faisait son entrée sur la scène littéraire.
Ce livre est né aux
Etats-Unis
en 1986, il a été traduit en France sous le titre
de La Forteresse
Verte,
et c'est dans ce pays qu'il a connu
son plus grand succès grâce aux deux
éditions
des Presses de la Cité et de France Loisir. Le parallèle
avec l'histoire
sud-africaine
affleure, et Uys, qui préface son livre, ne cache pas
les similitudes,
ni
non plus la filiation, qu'il entretient de la sorte avec Michener.
Le roman est
une
saga historique retraçant le parcours fictif de deux
grandes familles
métissées:
les Da Silva et les Calvacantis. Dans sa version révisée
de l'année
2000
- pour le cinq centième anniversaire de la fondation
du pays - il compte 772
pages
d'un récit très dense. Ce livre mériterait
une étude (91), mais sans préjuger
des
conclusions qu'elle formulerait, on peut dire que la simple
lecture laisse
l'impression
d'une oeuvre vivante, enrichissante et captivante. Les personnages
ont
une existence remarquable. S'il n'est pas aisé de les
reconnaître tous tant ils
sont
nombreux, tous possèdent le même degré d'humanité,
et le lecteur accède
avec
aisance à leur raison comme à leurs passions.
On sent que Uys a voulu
"
Errol Lincoln Uys, Brazil,(Author's note to the new edition),
Silver Spring Books, 2000, p. xi
91
Une étude comparative
est d'ailleurs en cours dont le sujet est le traitement littéraire
du Brésil selon trois auteurs : Dos Passos, Updike et
Uys.
312
écrire
dans la même veine que Alan Paton, car l'intrigue met
les personnages â nu et n'oublie pas le peuple, les pauvres,
les sans-terre. L'histoire est instructive. et l'auteur souhaite
humblement avoir fait oeuvre utile en imaginant que son livre
pourra servir de point de départ à un enseignement
plus académique. Enfin, dans la mesure où ce livre
a été réalisé seul, il est aussi
un tour de force. Certes, sur place au Brésil, Uys a
rencontré de multiples aides et soutiens, qu'il remercie
d'ailleurs au début du livre, mais il ne disposait pas
pour les recherches d'un assistant tel qu'il a pu l'être
lui-même pour Michener. Sans juger les qualités
littéraires qui font de Brazil un roman plus élégant
que L'Alliance, on peut dire que c'est une réalisation
exceptionnelle, et que le défi relevé pour y parvenir
a été lancé par l'expérience frustrante
mais émancipatrice du roman sud-africain.
Parallèlement
à cette trajectoire personnelle de Uys, le conflit potentiel
autour de son rôle dans la création romanesque
a conduit Michener à s'entourer de nombreuses précautions.
On n'en connaîtra sans doute jamais les motivations réelles,
parce qu'elles peuvent être assimilées à
un souci de clarté et de vérité ou à
un souci d'éviter les poursuites judiciaires. Mais les
témoignages nombreux qu'il a laissés concourent
à la délimitation minutieuse de l'apport de chacun
des auteurs. On a déjà cité plusieurs extraits
de notes et commentaires des archives spécialement écrites
pour toute personne qui étudierait la genèse du
roman. Ces extraits ne mentent pas, bien au contraire, sur l'originalité'
et le sérieux du travail littéraire et historique
de Uys. Mais, tout comme Uys découpant L'Alliance
pour en faire ressortir ce qui lui revient, Michener passe
en revue les contributions respectives. Il utilise pour cela
le plan général initialement dessiné par
Uys et décortique pas à pas les différences
de point de vue, d'idées, de personnages, de filiation
romanesque. ( 92) Même
si l'existence d'un document aussi long et détaillé
montre que la participation de Uys a été essentielle,
la conclusion qui s'impose est que malgré tout Michener
a conservé la maîtrise générale du
projet. C'est souvent sur les grandes orientations philosophiques
que les voies se séparent, car Michener veut les faire
vivre et apparaître dans le roman, alors que Uys préféré
que la richesse de l'intrigue les imposent sans commentaires
particuliers, sans démonstrations appuyées.
Les
archives de L'Alliance fournissent à profusion
toutes ces analyses de Michener. Mais pour bien signifier à
Uys que son rôle n'a pas dépassé celui d'un
éditeur (au sens restrictif de correcteur), c'est ce
mot qui est le plus souvent répété. La
récurrence du terme ne frappe que lorsque l'on a pris
connaissance du litige, mais elle n'en est pas moins édifiante.
Il n'y a pas jusqu'à la dédicace manuscrite de
Michener, sur la page de couverture du roman, qui n'en porte
la
9z
Pour le texte complet, voir en annexe.
i
313
trace
( 93.) Car
l'auteur officiel souligne qu'il dit la vérité,
comme s'il comparaissait devant un tribunal. L'emploi des mots
confirm, testimonial, true ne
laisse aucun doute sur l'objectif de cette dédicace.
Et la référence ultime à la prière
peut être interprétée comme une invitation
à ne pas s'aventurer sur le terrain judiciaire, ce que
Uys a un temps envisagé, tout en en repoussant fermement
l'idée afin de ne pas apparaître comme celui qui
aurait un jour poursuivi Michener devant les tribunaux.
Si
l'on s'en tient aux grandes lignes de démarcations attestées
par Michener, l'apport de Uys a été primordial
dans le domaine de l'intrigue où l'auteur américain
avoue sa faiblesse. Mais c'est pour se donner le beau rôle
du pourvoyeur d'idées, de l'intellectuel qui manie les
concepts. En fait, la démarche des deux hommes est à
l'opposé l'une de l'autre. L'un part des faits et personnages
lentement esquissés puis développés pour
parvenir à ce que l'action elle-même soit signifiante
et génère ses propres conclusions (Uys). L'autre
entremêle personnages et réflexions générales
qui tous deux conduisent l'intrigue et le sens général
du roman (Michener). Le compte rendu de Michener est à
la fois élogieux pour son collaborateur et insistant
sur le rôle dirigeant qu'il s'attribue à lui-même.
Sous cet angle, on ne peut accuser l'auteur de mensonge ou de
tromperie. Car comme nous l'avons vu grâce aux déceptions
de Uys de ne pas voir ses idées reprises plus souvent,
à sa décision d'écrire un autre roman sur
l'Afrique du Sud, il est vrai que Michener est demeuré
aux commandes du récit et de son orientation politique.
Mais il est tout aussi vrai que Uys ne s'est pas cantonné
au rôle d'inventeur de multiples intrigues, ce qui est
pourtant déjà différent du travail de l'éditeur,
et que sa collaboration est si étroitement liée
au texte qu'il peut être considéré comme
co-auteur de L'Alliance. C'est
d'ailleurs le sens d'un courrier qu'il adresse à ses
employeurs au moment de quitter le Reader's
Digest: il ne s'y assimile pas à
un nègre, et conteste la dénomination d'éditeur.
Dans cette aventure littéraire qui magnifie les expériences
collectives -conquête, guerres, exodes, indépendance
politique, culture originale- et qui nécessite la convocation
sur plus de deux ans d'un véritable cabinet de travail
recherches, écriture, voyages, rencontres, corrections,
édition, impression- l'entête du livre achevé
porte toute l'ambiguïté d'un art qui ne sait pas
parler au pluriel. C'est l'aveu que cet art demeure avant tout
une affaire marchande, un objet de production qui se doit d'être
rentable, un investissement régi par les lois sur la
propriété intellectuelle. En ce sens, et parce
que le privilège de cette propriété ne
donne pas seulement de confortable revenus, mais aussi une notoriété
à nouveau monnayable, on peut dire qu'attribuer la paternité
de L'Alliance au
seul Michener est une falsification, mais une falsification
à laquelle toute l'industrie du livre concourt et participe.
93
Pour la reproduction de
cette dédicace, voir en annexe. On notera que Errol Uys
avait oublié l'existence de ce document dont il s'est
finalement souvenu lorsqu'il a été question de
l'insistance quasi judiciaire de certains propos de Michener.
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